Science et idéologie : la langue française au filtre d’un débat
par Louis-Jean Calvet, mars – avril 2025 – numéro 457
Cette chronique aborde en général des questions de politique linguistique en partant de l’analyse de situations concrètes. Une fois n’est pas coutume, nous allons partir d’un débat ouvert par quelques ouvrages récents, débat qui, comme on le verra, concerne directement la langue française. Deux ouvrages parus en 2023 nous serviront de point de départ.
Les linguistes atterrées
Le premier, de Médéric Gasquet-Cyrus (dorénavant MGC) se proposait d’en finir avec des idées fausses sur la langue française. Il commençait, hélas, par une idée fausse, selon laquelle le français serait « l’idiome maternel de centaines de millions d’humains dans le monde », sans d’ailleurs définir ce que signifie « idiome maternel ». Il est vrai que MGC citait un autre auteur, mais cette affirmation mélange, comme le dit une expression populaire, des choux et des carottes. L’Organisation Internationale de la Francophonie annonce par exemple 321 millions de locuteurs du français et en fait la 5ème langue la plus parlée dans le monde. Or il y a environ 110 millions de gens ayant le français comme langue « maternelle » (comme L1), à quoi il faut ajouter ceux qui l’ont pour langue seconde, ceux qui l’étudient comme langue étrangère, etc. En additionnant tout cela, on arrive bien à plus de 300 millions, mais il s’agit d’additionner des situations bien différentes car le français arrive en fait à la 14ème place des « idiomes maternels », bien après le chinois, l’espagnol ou l’anglais mais aussi le hindi, portugais ou le bengali. Cette erreur, qui apparaît dans les éléments de langage de la Francophonie, n’est peut-être pas grave mais ne fait pas très sérieux dans un livre qui se propose d’en finir avec des idées fausses sur la langue française.
Pour le reste, on y apprend des choses que tous les étudiants de première année de linguistique doivent savoir au bout de deux ou trois cours. Que tout le monde a un accent et qu’il est stupide de dire « je n’ai pas d’accent », que la langue évolue sans cesse et qu’on ne parle plus comme Molière, que l’expression selon laquelle c’est à Tours qu’on parlerait le français le plus pur est dénuée de sens, que les langues régionales ne sont pas des « dialectes », etc..
Ce livre, qui est une bonne initiation à la réflexion linguistique et qui utilise souvent un humour très efficace, a cependant parfois les mêmes défauts que ceux qu’il critique. Ainsi, réfutant l’affirmation fantaisiste d’Alain Bentolila selon qui « les jeunes » auraient un vocabulaire réduit à 500 mots, il avance d’autres chiffres qui ne sont que des estimations. On veut bien le croire, mais on aimerait savoir quelle méthodologie permet d’avancer ces chiffres. Ou encore, reprendre un argument des militants des langues régionales selon lequel on pourrait comprendre dans l’article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts « prononcer et expédier tous actes en langaige maternel françoys » comme « langues maternelle des France » et donc « langues régionales » ne repose sur aucune analyse du français de l’époque qui montrerait que « françoys » signifierait « de France » et non pas « français ou que « langaige » pourrait être un pluriel… La conclusion de tout cela pourrait être que parler d’idées fausses fait un peu dogmatique et donne l’impression d’un professeur déclarant « je sais ce qui est vrai, pas vous ».
Un mois plus tard la même année, paraissait un petit livre, Le français va très bien, merci, signé par un collectif de 19 personnes, « Les linguistes atterrées » (désormais LA), portant sur à peu près les mêmes thèmes que le livre précédent, au point qu’on pouvait se demander s’il n’avait pas en grande partie été rédigé par la même plume. Le collectif calquait son nom sur celui d’un groupe de chercheurs créé en 2010, « Les économistes atterrés », opposés à l’approche néo-libérale de l‘économie et présentant leurs positions dans un manifeste argumenté. Les linguistes atterrées pour leur part, sans avoir une théorie nouvelle, marquaient par un artifice graphique (que je reproduis ici en mettant en gras un e) leur attachement à l’écriture inclusive et se donnaient pour but de prendre le contre-pied de « contrevérités ou de pseudo-théories sur la langue », comme les discours sur les « fautes », les déformations de la langue, la féminisation des noms de métiers, l’écriture inclusive, les accents, etc. Et ils abordaient dix thèmes sur lesquels ils faisaient des propositions sur le mode « et si » on faisait ceci ou cela.
L’un de leurs thèmes était « non, le français n’appartient pas à la France ». Mais ils se présentaient comme « linguistes de France, de Belgique, de Suisse et du Canada » et l’on pouvait être étonné que, faisant allusion aux « francophonies des sud », leur ouvrage ne soit signé que par des linguistes de pays francophones du Nord. Mais sur le fond, leur texte était frappé au sceau du bon sens, même si leurs propositions n’étaient guère originales. En particulier, ils semblaient totalement ignorer les différents programmes (éducation bilingue, pédagogie convergente, ELAN, etc.) développés en Afrique.
Bref, ces deux livres ont des défauts (informations non vérifiées, confusion entre passion et raison, propositions guère originales) et des qualités (faire réfléchir les lecteurs sur la langue, souligner certains incohérences), mais vous pouvez les lire et vous faire votre propre opinion. Pour l’instant, nous allons examiner un autre point de vue.
Une contre-attaque
Tout récemment, un linguiste français travaillant au Québec, Lionel Meney (dorénavant LM) a lancé un véritable brûlot, La sociolinguistique entre science et idéologie, une réponse aux Linguistes atterrées, livre qui se propose donc de répondre au précédent. LM aborde point par point les dix affirmations des LA, soulignant qu’on sait depuis longtemps que Molière n’écrivait pas en français d’aujourd’hui, que le français n’appartient pas à la France ou que le français n’a pas une orthographe parfaite… Il consacre en outre des critiques à l’écriture inclusive mais, surtout, s’attache à relever des erreurs ou les approximations des LA.
Lorsque qu’il souligne que les LA « traitent avec désinvolture, par-dessus la jambe, la question de l’anglais sur le français » il met le doigt sur un point important. Leur livre s’attache en effet essentiellement à minimiser les emprunts à l’anglais et le franglais, mais ils semblent totalement ignorer la géopolitique linguistique : dans l’enseignement (et les professeurs de FLE le savent bien) comme dans la diplomatie, l’anglais réduit le français à la portion congrue. Le plus bel exemple en est l’Union Européenne dans laquelle il est la langue largement dominante alors même que depuis le Brexit aucun pays membre ne l’a choisi comme langue officielle.
Dès lors sa conclusion est attendue : « Se proposant de réfuter les idées reçues sur la langue, les LA alignent en réalité poncifs, contradictions, fausses vérités et vraies faussetés »[1]. L’ennui est qu’il n’a pas tout à fait tort, mais que le but de son livre, affiché dès le titre, est de dénoncer les confusions entre science et idéologie, la sociolinguistique étant pour lui marquée à gauche, voire à l’extrême gauche, même s’il ressort de son texte que lui-même serait plutôt marqué à droite. Cependant, il pose une vraie question, celle des rapports entre la passion et la raison, ou si l’on préfère entre la politique et la science.
Sur ces différents points, la sociologue Nathalie Heinich avait publié en 2021 dans la même collection « Tracts » que les LA , Ce que le militantisme fait à la recherche, concluant de façon aussi péremptoire que LM : « Ce que le militantisme fait à la recherche, donc ? Il l’abêtit, il la dégrade, il la stérilise. Au lieu de lui permettre de s’élever au rang de science, il la rabaisse à celui d’idéologie »[2]. Et ce débat se poursuivra sans doute encore longtemps. Mais on voit que s’il pose des vraies questions, il prend d’une certaine façon la langue française en otage.
En effet, même s’ils sont parfois traités superficiellement ou abordés de façon biaisée, les termes de ce débat concernent en grande partie l’enseignement du français langue première ou étrangère. Comment prendre en compte l’histoire de la langue, son évolution, les variations sociales et géographique, les formes de la langue prises dans les anciennes colonies, les rapports entre « niveaux de langue », classes sociales et politique? Est-il possible d’imaginer une politiques éducative des langues romanes ? Comment passer des discours redondants sur la défense de la diversité à des pratiques réelles ? Tout cela concerne directement les enseignants de FLE et les responsables des politiques linguistiques en la matière. A eux donc de s’interroger sur ces thèmes.
[1] Op. cit. page 87
[2] Op.cit. page 41
Les sources
-Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Tracts Gallimard N°29, 2021 |